Dématérialisation des courriers du cabinet : entretien avec Franck Le Ouay réflexion sur la numérisation des rapports entre Médecins.

Nous avons le plaisir de vous présenter notre entretien avec Franck Le Ouay fondateur d’Honestica. Ce spécialiste du big data nous donne au travers l’expérience de la plateforme Lifen de dématérialisation des documents du cabinet, quelques impressions sur l’état de la santé connectée dans notre pays.

Après avoir interviewé Jérôme Pésenti, mathématicien, expert de l’intelligence artificielle qui nous a expliqué comment les spécialistes du Deep Learning, associés à des chercheurs pharmacologistes, pouvaient booster la recherche en Médecine, et en l’occurrence favoriser la création de nouveaux médicaments pour lutter contre la maladie d’Alzheimer, les pathologies neuro dégénérative et les cancers rares, nous interrogeons Franck Le Ouay, ingénieur, qui comme Jérôme Pesenti est un transfuge du monde du Marketing digital s’orientant secondairement vers le monde de la santé. Il avait co- créé la Société Critéo qui avait révolutionnée avec un retentissant succès, la publicité sur internet.

Avant de donner la parole à Franck Le Ouay, précisons que la plateforme Lifen de la Société Honestica permet aux médecins inscrits au tableau de l’Ordre, de communiquer de façon sécurisée entre eux, et d’envoyer tous les courriers et les divers comptes rendus du cabinet. De préférence par mail, via le cryptage Apicrypt ou MSsanté. Mais lorsque le médecin ne possède pas de mail crypté et n’est pas encore inscrit (gratuitement) à la plateforme Lifen, cette dernière organise l’acheminement des données par courrier Postal ! C’est un confort considérable pour le cabinet médical de déléguer cette tâche, de l’envoi des courriers et autres comptes rendus, en respectant la nécessaire confidentialité. Ce système est une première étape, initiatrice pour le médecin, vers une plus complète numérisation du cabinet médical.
Entrons dans le vif du sujet :
La première question qui s’impose à Franck Le Ouay est : Pourquoi cette entrée dans le monde médical après cette brillante réussite dans le marketing digital ?

Franck Le Ouay : je suis ingénieur de formation et je n’ai aucune relation familiale ou professionnelle avec le monde de la santé j’ai plutôt un profil d’entrepreneur, j’ai créé une société Criteo qui est dans un domaine qui n’a rien à voir avec le monde de la santé, j’étais dans le secteur du marketing digital et du big data. Je viens d’un domaine qui est l’opposé extrême du monde de la santé car c’est un milieu où tout va vite, ou il y a beaucoup d’innovations où le marché est mondial. C’est un domaine où il y a beaucoup d’argent, et où les conséquences des erreurs ne sont pas très graves. Après cette aventure incroyable avec Criteo, puisqu’on est passé en 10 ans de 3 à 2000 employés, avec plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaire. J’avais envie de me relancer dans une nouvelle aventure entrepreneuriale, et tant qu’à faire, de faire quelque chose qui a un peu plus de sens que la publicité, et de trouver quelque chose qui soit plus utile à la société en général et pourquoi pas dans un secteur où les choses avancent moins vite. C’est comme ça que je me suis penché sur le secteur de la santé. Mais j’étais, et je suis encore très naïf concernant ce secteur, alors j’ai posé beaucoup de questions à beaucoup de gens pour savoir comment fonctionnait le secteur de la santé, c’est comme cela qu’a démarré le projet Honestica.

InnovationEsante.fr : il est remarquable de constater que lors de l’interview de Jérôme Pesenti, ce dernier avait exprimé les mêmes motivations. C’est-à-dire, et en l’occurrence, celles d’un data scientist, d’ un mathématicien spécialiste du big data, qui après avoir bien réussi dans ce domaine, a été attiré par le monde de la santé, et ce également pour donner plus de sens à son action.
Il est vrai également que notre secteur est peut-être le dernier qui n’a pas encore fait son virage numérique, ne serait-ce donc pas le domaine qui a le plus besoin de personnes comme vous ?

Franck Le Ouay : Très très bonne question, le constat que l’on a fait, et qui est assez partagé, est que le numérique n’a pas du tout la place qu’il devrait avoir dans l’écosystème de la santé, et à un point qui m’effraie. Dans le domaine de l’entreprise, nous gérons des process longs et compliqués afin de suivre la relation client il y a des logiciels très sophistiqués qu’on appelle des CRM (Customer Relationship Management, ou Gestion de la Relation Client), qui gèrent cette relation sur la durée. Lorsque l’on rappelle le client, on connait la personne qui l’avait contacté précédemment, et le logiciel donne l’historique de la relation avec le client. Dans une entreprise il y a en effet beaucoup de personnes qui réagissent avec un client. En ce qui concerne le patient c’est un peu la même chose, Il y a une relation de très très longue durée avec l’équipe de soins qui est diverse, multiple et changeante, et c’est donc une relation extrêmement complexe. Et il n’y a pas réellement d’outils permettant à cette équipe de soins, de facilement collaborer, de savoir ce qu’un autre médecin ou un aide-soignant a fait concernant ce patient, cela donne lieu à des difficultés évidentes de prise en charge.

Le deuxième point est que tout le monde imagine la santé « data drived », c’est-à-dire basé sur les données, ce qui est faux.

Lorsque l’on regarde les innovations et ce que l’on pourrait imaginer de la santé de demain, il est facile d’imaginer un monde où la santé serait moins curative et plus préventive et serait plus personnalisée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Pour un cancer ou une pathologie, on vous donnera un cocktail de molécules ou de drogues, qui sera unique pour vous, solution qui fonctionnera pour vous et non pas pour un autre patient, il y a autour de ça beaucoup d’enthousiasme et beaucoup d’espoir.

Mais en fait on ne voit pas comment on va pouvoir rattacher les deux bouts entre la réalité d’aujourd’hui, qui est ce qu’elle est, et cette projection avec notamment l’usage des objets connectés.

Innovationesante.fr : Il y a maintenant près d’un an que innovationesante.fr suit l’évolution d’ Honestica, et vous aviez initialement communiqué sur le dossier médical électronique (DME), vous vouliez faciliter la communication entre médecins. Dans ce contexte décalé entre la réalité d’aujourd’hui et les espoirs de demain, comment Honestica se positionne ?

Franck Le Ouay : Concernant le DME à la française, ou comme dans d’autres pays, on a voulu faire quelque chose de très compliqué, en se projetant dans un futur merveilleux, avec beaucoup de services basés sur la donnée, mais en en oubliant le présent.
Il y a un état de fait, avec des médecins et des patients qui sont dans leurs quotidiens, qui sont tous préoccupés, qui ont des réalités face à eux, et le futur que l’on projette ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui.

Innovationesante.fr : Vous voulez dire que le DME tel qu’il a été présenté et tel qu’il a été prévu par les pouvoirs publics par la loi du 13 août 2003 n’était pas en phase avec la réalité ?

Franck Le Ouay : Exactement pour moi la promesse d’un futur n’est pas suffisante pour changer les habitudes.

Innovationesante.fr  : Vous voulez dire qu’il y a besoin d’un système intermédiaire en attendant que le DME soit efficient.

Franck Le Ouay : C’est que l’on essaye de faire avec Honestica, apporter simplement notre pierre à l’édifice pour reconstituer cette infrastructure qu’on estime déficiente et qui permettra de faire immerger la e santé, la santé de demain. Et il y a beaucoup de difficulté à innover dans le monde de la santé. Il y a des difficultés réglementaires, il y a des difficultés de business modèle qui sont évidentes parce qu’il n’y a qu’un seul payeur, il y a des difficultés à distribuer une seule solution à l’ensemble des médecins. Le marché est difficile à atteindre, et il est compliqué de convaincre les acteurs publics. Alors, avec Lifen nous essayons d’aplanir certaines difficultés qui sont à notre portée.

La première difficulté est d’essayer de fédérer le maximum d’acteurs de la santé sur une même plate-forme numérique afin de pouvoir les atteindre, c’est la même difficulté, pour développer une application à but thérapeutique par exemple.

Innovationesante.fr : Mais les acteurs, pouvez-vous les décrire ce sont les médecins, les institutions…

Franck Le Ouay : À terme ce sont tous les acteurs qui interviennent dans l’équipe de soins : Les médecins évidemment, les paramédicaux…

C’est une leçon de Start-up que l’on essaye d’appliquer, nous essayons de ne pas trop nous diversifier, car plus on se diversifie moins on a de chances de réussir. Pour l’instant nous sommes particulièrement focalisés sur les médecins, en essayant de faciliter la communication entre eux, nous verrons plus tard, et à quel moment on élargira à d’autres professions de santé. Nous essayons de réaliser deux choses: réunir les acteurs de santé sur une même plate-forme, et essayer de centraliser les données de santé. Ce sont les deux choses que l’on estime essentiel pour faire émerger des services de e-santé.

Innovationesante.fr : C’est donc la plate-forme Lifen. Où en êtes-vous actuellement quelles sont les voies de développement ?

Franck Le Ouay : Nous essayons de développer des partenariats avec des sociétés nous pouvons ainsi bénéficier d’une base plus importante que si on s’adressait aux médecins un par un, et nous pouvons nous intégrer dans un écosystème déjà existant, cela minimise les freins à condition de s’intégrer correctement.

Innovationesante.fr : Qui sont donc ces partenaires si ce ne sont pas les médecins pris individuellement ?

Franck Le Ouay : Nous allons voir les éditeurs de logiciels médicaux, le secteur de la radiologie, les plateformes de prise de rendez-vous, et c’est assez divers… Il y a d’une part la voie royale, je ne sais pas s’il faut appeler cela la voie royale, qui est d’allé voir les hôpitaux, et il y a la voie qui consiste à passer par les médecins libéraux.
Il y a l’autre voie qui consiste à essayer de convaincre les médecins hospitaliers par viralité, en les rencontrant par la base sans même aller voir la direction.

Innovationesante.fr : Nous avons l’impression que ce doit être plus difficile avec les médecins hospitaliers qu’avec les médecins libéraux qui eux peuvent avoir un intérêt plus important à communiquer, alors qu’il peut être un peu plus difficile de convaincre les médecins hospitaliers.

Franck Le Ouay : C’est assez différent pour les libéraux on essaye de mettre l’accent sur la communication assez formelle qui est l’envoi de compte rendu.
Car finalement si on parle de chat, il faut une masse critique pour que cela fonctionne, et ce n’est pas tellement dans les mœurs ou dans les usages des libéraux, cela a plus de sens à l’hôpital, car il y a une concentration beaucoup plus importante de soignants au même endroit, le chat peut avoir plus de sens là où on va localement atteindre une masse critique plus rapidement, et là ou les besoins de coordination sont les plus importants.

Innovationesante.fr : Quand vous parlez d’hôpital vous parlez d’hôpital public mais ça peut être aussi l’hôpital privé ?

Franck Le Ouay : oui cela peut être aussi l’hôpital privé, exactement.
Concernant l’hôpital privé les cas sont très spécifiques, il y a des cliniques qui ne vont faire que de l’endoscopie, où il y a plusieurs médecins au même endroit, mais qui sont très indépendants. Et il y a des cliniques qui ont une logique plus hospitalière.

Innovationesante.fr : oui je pense que çela doit être diffèrent au cas par cas, mais il y a toutefois un grand nombre de cliniques et d’hôpitaux privés, où il y a de très nombreux médecins, qui sont certes indépendants, mais qui travaillent particulièrement ensemble, il y a donc nécessairement le besoin d’échanger un grand nombre d’informations. Mais au sein d’établissement indépendant, il peut être difficile de parler de la problématique de la dématérialisation des documents. Il est peut-être alors plus facile pour la plate-forme Lifen de s’adresser directement aux médecins qui vont poser les jalons. Cela doit être différent dans d’autres structures, je pense par exemple aux grands groupes d’hospitalisation privés ou l’organisation est peut-être plus verticale.

Innovationesante.fr : Avez-vous des contacts avec ce genre de structure ?

Franck Le Ouay : Oui nous discutons avec la générale de santé, avec le groupe Elsan, mais indépendamment des relations que nous pouvons avoir avec les groupes, nous devons rencontrer directement les médecins.

Innovationesante.fr : En ce qui nous concerne, nous réalisons des formations sur la santé connectée dans le cadre du développement médical continu. Nous nous adressons directement aux médecins généralistes ou spécialistes libéraux, dans les établissements, contrairement à certains organismes de formation qui préfèrent organiser les sessions en dehors des établissements. Nous avons ainsi des contacts avec plusieurs groupes d’hospitalisation privée, ou nous juxtaposons de façon très séparée mais au cours de la même journée : la formation médicale et la communication entre les sociétés privées, les Start ups et les médecins.
Comment doit-on présenter la plateforme lifen, une plateforme de dématérialisation des courriers du cabinet médical ou doit-on aller plus loin ?

Franck Le Ouay : Oui Lifen est une dématérialisation des documents, c’est du chat, et on va aller progressivement vers ce que l’on appelle l’organisation des flux. Aujourd’hui on gère des flux et ultérieurement on va les organiser. Nous voulons faire cela à notre rythme. Le premier enjeu actuellement, en tant que société, est de nous développer et d’accroître le flux de données. Accroître le nombre d’utilisateurs, de médecins, soit en réception soit en émission de documents.

Innovationesante.fr : Vous voulez atteindre une masse critique de données ?

Franck Le Ouay : Oui, et après un certain usage, se posera la question d’ordonner les données par patient, et à partir de ce moment-là, cela ressemblera plus à un dossier de patient, qui peut être éventuellement partagé. Nous avançons sur ces sujets-là prudemment, notamment parce que l’on se rend compte que ce sont des sujets qui sont à la fois excitants mais qui posent beaucoup de questions à tout le monde. Et du coup lorsqu’on approche un médecin, il peut s’inquiéter: qui va voir ces comptes rendus ? Le patient va-t-il les voir ?… Si nous avançons trop vite cela freinera finalement le déploiement.

Innovationesante.fr : en fait c’est bien cela le but du bêta test réalisé en collaboration avec les médecins libéraux ?

Franck Le Ouay : Exactement oui. Le projet est de décloisonner au sein de l’hôpital public ou privé, en tenant compte de l’hospitalisation à domicile et de l’ambulatoire, ou simplement de la prise en charge des patients avant et après l’hospitalisation. Il y a un enjeu important de qualité de service rendu grâce au numérique. Nous nous voyons comme une plate-forme, comme un facilitateur, nous n’avons pas l’ambition de développer tous les services qui sont utiles, et il y a énormément de Start-ups qui vont développer des solutions dans la verticalité, par pathologie, ou pour un suivi postopératoire bien particulier. Nous voulons faciliter le déploiement de telles Start-ups en leur mettant le pied à l’étrier.

Innovationesante.fr : Ayant utilisé Lifen en B test, depuis de nombreux mois, et alors que le système a maintenant atteint une vitesse de croisière (ce qui n’exclut pas l’évolutivité), nous pouvons témoigner de l’efficience de la plateforme, elle permet une radicale simplification de la gestion des documents produits par le cabinet médical, le médecin et le secrétariat récupèrent un précieux temps qui est utilisé, notamment par le secrétariat, pour renforcer l’information et la prise en charge du patient. Nous voyons ce système comme étant une première marche vers une plus large numérisation du cabinet, mais comme le dit Franck Le Ouay, il est nécessaire d’avancer pas à pas pour mener à bien cette révolution.

Un grand merci à Franck Le Ouay pour cet entretien qui montre comment le digital modernise et en même temps simplifie l’organisation des cabinets médicaux.
Nous ne manquerons pas de rendre compte dans votre Blog Innovationesante.fr, des développements de ces nouveaux systèmes de transmission (entre médecins), des données médicales, dématérialisées et sécurisées!

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